IRAN (Nord-Ouest)
Frontière - Environs de Tabriz - Mohammed Ali - Ali Sadr - Laq - Téhéran
1er Avril 2009 (ou 11 farvardin 1388 selon le calendrien persan) - Passage de la frontière iranienne
Les derniers kilomètres de route qui nous mènent à la frontière sont déserts. Il règne un silence quelque peu pesant dans la voiture alors que nous arrivons devant la porte de l'Iran. Un gros panneau qui surplombe l'avant-poste de la frontière turque annonce "Güle güle" (au revoir). Nous nous engageons. Un homme sans uniforme se réclamant des douanes turques nous demande nos papiers. Il revient d'un petit cabanon avec nos passeports et nous propose de changer nos dollars et nos livres turques en Rials iraniens. Sans vraiment nous en rendre compte et davantage tracassés par la perspective de traverser la frontière, nous nous faisons gentiment plumer : le change proposé est très mauvais. Heureusement, notre méfiance nous avait poussés à ne changer que relativement peu d'argent. Cela étant, l'escroc cambiaire et faux douanier nous assiste dans nos démarches du côté turc et nous fait gagner du temps en nous faisant passer une file d'attente longue d'au moins 50 mètres. En effet, plusieurs cars touristiques ont déversé un flot d'iraniens venus passer leurs vacances de Nouvel An perse en Turquie et les deux préposés aux tampons des passeports sont débordés. Nous quittons la Turquie et passons du côté iranien. Le premier mot entendu est un "welcome to Iran" chaleureusement prononcé par un douanier. Rapidement, un homme svelte en costume européen et s'exprimant en anglais vient à notre rencontre et se présente; il s'agit d'un agent de l'information touristique qui nous propose de nous assoir au calme dans son bureau. Grâce à lui, les formalités douanières se font sans encombre: il faut dire que rien ne distingue les douaniers iraniens des plaisanciers. Ils ne portent pas d'uniforme, ne se tiennent à aucun endroit précis et surveillent en déambulant le flot de touristes. Ci-et-là ils fouillent un bagage ou prennent quelques notes sur des feuilles volantes. Pour l'importation temporaire de la voiture, les choses sont plus formelles : commence alors un balai de signatures croisées entre les différents agents, chefs et sous-chefs. L'endroit ressemble davantage à un marché à la criée qu'à un bureau de douane. Julia a la tâche difficile de faire patienter les enfants sans qu'ils ne mettent à sac le bureau de l'agent touristique. Complètement perdu et spectateur de la valse douanière, Antoine est finalement tout étonné quand l'agent touristique vient lui annoncer avec un large sourire : "It's OK. Do you have any questions?". Renseignements pris, nous sommes libres de circuler en Iran et personne ne nous a posé la moindre question!
2 avril 2009 - Tabriz et environs
Nous nous réveillons à Tabriz dans un hôtel impersonnel de type Intercontinental, encore épuisés de la veille : trois heures et demie passées à la frontière suivies par 4 heures et plus qu'il nous aura fallu pour rejoindre Tabriz et notre hôtel. Julia a le projet de se trouver des vêtements adéquats pour l'Iran qui soient un peu plus seyants que l'espèce de veste/tablier malodorant trouvé à Dogubayazit. Hélas, quel échec! Tabriz est ville morte! Nous avons posé nos valises dans cette ville le 13ème jour suivant la nouvelle année persanne : c'est un jour férié consacré à la nature. Tout l'Iran part à la campagne en famille ou entre amis pique-niquer sur l'herbe. Nous sommes un peu désespérés et décidons de reprendre la route. Quel intérêt de visiter une ville vidée de ses habitants? Mais quelle folie de s'engager sur les routes aujourd'hui! Nous allons d'embouteillages en ralentissements jusqu'à Kandovan, village troglodyte aux airs de Cappadoce. Nous entre-apercevrons le site avant de nous échouer en voiture dans la ruelle principale dont les deux issues ont été bloquées par les automobilistes venant dans les deux sens. En définitive, nous aurons ainsi passé les deux-tiers de la "journée de la nature" dans les gaz d'échappement des embouteillages. Quand enfin la route se dégage, nous renonçons à la visite de Kandovan et repartons vers le sud. Nous nous arrêterons en rase campagne au sud-est du lac d'Orumiye pour installer notre premier campement. En quelques tours de roues de 4x4 et après avoir ramassé le bois pour faire un feu, les enfants nous pardonnerons notre journée infernale passée dans la voiture. Nous dormons dans nos tentes pour la première fois et dormons bien, même s'il fera un peu froid le matin venu.
3 au 6 avril 2009 - Mohammed Ali
Hormis en bordure du Golfe Persique, l'Iran s'étend sur un haut plateau, à une altitude moyenne d'environ 1000 à 1500 m, sur tout son immense territoire. Deux grandes chaînes de montagnes convergent vers la région nord-ouest où nous nous trouvons : les Monts Zagros qui s'étendent tout le long de la frontière ouest du pays avec l'Irak et les Monts Alborz qui forment au nord de Téhéran les rives de la Mer Caspienne.
Le Kurdistan et le Lorestan qui s'étendent devant nous le long de la frontière irakienne, promettent d'être sauvages et austères ; les hôtels et restaurants se font rares et la population peu souriante n'est pas franchement engageante. Il est vrai que nous buttons un peu contre le mur qui sépare nos cultures, surtout concernant les rapports hommes/femmes dans la vie quotidienne qui est exacerbé dans ces régions. Notre sentiment est renforcé par la loi sur le port obligatoire du hejab (voile couvrant les cheveux ou tchador couvrant tout le corps pour effacer les formes féminines) qui enferme Julia dans une condition nouvelle, difficile à accepter et à comprendre. Personne ne répond aux " Salam Aleykum " lancés par l'étrangère car on s'adresse à son mari, comme si elle n'était pas là. Pourtant, dès qu'elle a le regard tourné, les hommes la dévisagent pour détourner aussitôt les yeux de peur d'être surpris par elle ou son mari. Il est aussi malvenu pour Antoine de s'adresser à un femme quel que soit son âge. En définitive, peu de regards nous invitent à braver la barrière de la langue ; s'il y a de la curiosité à notre égard, nous sommes plutôt perçus comme des aliens et suscitons l'incrédulité et une certaine méfiance; plusieurs fois, des jeunes femmes traversent la rue en nous voyant arriver ou se figent sur le trottoir en se cachant derrière leur voile noir. Nous ne nous enfonçons pas plus avant dans ces régions et coupons à l'est pour échapper à la morosité qui nous gagne. Toujours à guetter les kilomètres parcourus, nous doutons d'arriver à Shiraz dans neuf jours.
L'autoroute qui nous mène dans la ville de Zanjan nous transporte sur la lune : paysages déserts stratifiés de roches multicolores se déclinent à l'infini devant nos yeux. A la recherche d'un lieu pour dormir, un jeune étudiant de la ville, Mohammed Ali, nous vient en aide, content de pratiquer son anglais et désireux de nous faire visiter les alentours. Nous dînons en sa compagnie, très sympathique, et décidons de partir le lendemain avec lui visiter Soltanyieh ainsi que le site zoroastrien de Takht-e-Soleiman niché en altitude dans les montagnes volcaniques, lieu incontournable dans cette partie de l'Iran. L'ambiance à Zanjan est nettement plus détendue et sympathique. La ville de Soltaynieh, voisine de Zanjan, est fameuse pour son immense dôme bâti comme une forteresse pour surveiller la plaine agricole. Depuis huit ans, celui-ci est couvert d'échafaudages pour sa rénovation mais son ampleur reste impressionnante. Plus intimiste, l'ancien monastère derviche est joliment restauré. Et on y sert un excellent petit déjeuner !
Il convient de préciser à ce stade que nous avons abandonné l'idée de rejoindre Shiraz en voiture. Les distances sont immenses et nos mères et Romain arrivent seulement dans quelques jours. Nous ne pouvons pas imposer aux enfants des distances pareilles en voiture qui sont déjà pénibles pour nous, les parents. Nous trouverons un moyen de laisser la voiture en sécurité à Tehéran et nous volerons en famille jusqu'à Shiraz. Ce sera d'ailleurs beaucoup plus sympathique de visiter le centre de l'Iran tous ensemble dans le même minibus.
La route de Takht-e-Soleiman nous replonge dans la beauté des paysages montagneux du kurdistan iranien. Peut-être est-ce notre dernière chance de goûter à l'hospitalité kurde dont Yacine, le musicien kurde de Damas, nous avait vanté les mérites !
La vaste cuvette qui accueille le site sacré ressemble plutôt à un cratère érodé au centre duquel se tient un lac. Les ruines d'une enceinte jonchent les abords de cette eau claire et profonde réputée
toxique. Cette source limpide alimentait le temple de l'eau tandis que le gaz des cratères alentours était acheminé pour alimenter le temple du feu pour que brûle constamment une flamme éternelle. Les zoroastriens vénéraient entre autres les quatre éléments, tous présents ici. L'ascension d'une cheminée située à moins d'un kilomètre du site principal nous conduit à la bouche d'un cratère vertigineux, profond de quatre-vingt mètres, dont les parois sont parfaitement verticales. C'est l'excursion idéale pour Arthur qui peut enfin partir à l'assaut d'un volcan. La fatigue accumulée d'Arthur Tazieff sera vite balayée par un plongeon dans la piscine d'eau naturellement tiède. Là évidemment, on trouve deux bassins séparés pour les hommes et les femmes. Profitant d'être tout à fait seule, Julia pourra se baigner en toute tranquilité et sans maillot de bain ! Grâce à Mohammed Ali, une famille dans le village voisin du site nous loue un appartement. Meublé de manière traditionnelle, c'est-à-dire un sol recouvert de tapis, nous dînons et dormons dans la même pièce chauffée au poële. Il y a une cuisine et c'est un grand plaisir que de pouvoir simplement préparer un repas sans chercher un restaurant, et le prendre dans le calme une fois les enfants couchés. Nous partageons d'intéressantes conversations avec notre compagnon intelligent et cultivé. Il est cependant assez empressé et montre des signes d'impatience envers notre rythme ralenti.



Les premières lueurs du jour nous réveillent avec des flocons de neige ; nous sommes heureux de ne pas avoir campé cette nuit. Nous quittons la chaleur du foyer pour une route qui s'annonce longue, une fois de plus. En rejoignant Sanandaj, capitale de la région du Kurdistan, nous allons de vallées en collines, longeant le lit d'une rivière puis gravissant un col pour découvrir des vallons à perte de vue. Rien ne vient troubler l'immensité de la nature, ni villages, ni hameaux, ni cabanes ; même les rares taches de laine se confondent aux arbustes que broutent les bêtes. A elle seule, la route transcende. Mais les enfants ne l'entendent pas de cette oreille. Déjà sur les nerfs à l'arrivée, la ville ne va pas leur apporter de grande distraction. Aucun sourire sur les visages, l'ambiance du bazar est sombre. Les yeux écarquillés sentent l'opium et la recherche d'une chambre tourne au cauchemar. Quand on y pense, nous ne sommes plus qu'à quelques heures de route de Bagdad...
Il ne nous en faut pas plus pour fuir à nouveau cette région. Nous quittons aussi Mohammed Ali qui rentre à Zanjan tandis que nous partons vers Hamedan. Le soleil nous offre ses rayons pour une pause déjeuner au milieu des champs. Quel bonheur de prendre un peu notre temps ! La province de Hamedan attire les touristes iraniens par sa verdure mais aussi par les grottes souterraines d'Ali Sadr. Cette attraction nous paraît tout à fait convenir au besoin d'éveiller à nouveau de l'intérêt chez les enfants qui souffrent du nombre de kilomètres avalés. Nous optons pour cette étape dont le chemin est jalonné par plusieurs caravansérails. La surprise qui attend les enfants est de taille : l'hôtel et l'entrée des grottes se trouve en fait dans un parc d'attractions, certes décati mais désert, où les manèges tournent à leur demande. C'est un grand plaisir de les voir sourire d'excitation. Après dix jours où nous les avons traînés en voiture, l'attraction phare sera... le karting! C'est un comble! Les grottes que nous visiterons le lendemain matin sont submergées d'eau et le début de la visite en barque ravit les enfants, peut-être un peu moins Antoine qui a été désigné assistant pédalo pour tirer la file des bateaux. L'aventure plaît aux garçons. Le parcours de la promenade est ponctué de panneaux traduisant des versets coraniques dont celui-ci : "Freedom and adornment are the secrets of the hejab". Même en le lisant en toutes lettres, on a de la peine à y croire!
On a beau planifier, ce sont toujours les moments les plus inattendus qui donnent de la saveur au voyage. Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour cette platitude, mais c'est tellement vrai qu'il faut oser le redire. En quittant Ali Sadr en direction de Téhéran, nous traversons un village de pisé aux ruelles étroites à la recherche d'un bon angle pour prendre une photographie du joli caravansérail fortifié en ruine qui le domine. Dans le caravansérail, deux hommes nous attendent essoufflés d'avoir grimpé plus vite que nous la colline. Le moins jeune, Kazim, nous invite à boire le thé dans sa maison. Nous acceptons avec grand plaisir. La portail bleu donne sur la cour d'une jolie maison en pisé à un seul étage. La salle commune et la cuisine sont au niveau supérieur. Nous gravissons les quelques marches en colimasson qui se confondent avec le mur en pisé, ôtons nos chaussures et pénétrons dans le foyer de Kazim et Fatma Rhamtian Nuhri. Leur nièce dort emmitouflée dans des couvertures tandis que le thé nous est servi. Les frères et belles-soeurs de nos hôtes nous rejoignent avec leurs enfants. La communication étant peu aisée, nous tentons de faire une séance de portraits et partons chercher au fond de notre coffre l'imprimante portable que nous avions emportée. Le succès est instantané! Chacun s'empresse de poser devant l'objectif et compare le tirage du portrait de son enfant avec celui de sa belle-soeur. Nous y prenons un plaisir immense et la frénésie photographique gomme la gêne qui avait quelque peu prévalu, personne ne sachant au juste comment bien se comporter dans cette situation improvisée. Aussitôt, nous sommes invités à déjeuner. Omelette, lait caillé et thon en boîte. Nous nous concentrons sur les deux premiers mets que nos hôtes ont préparé pour nous mais comprenons que c'est en notre honneur que la conserve a été ouverte et nous la dégustons dans son emballage d'origine.
Nous quittons les Rhamtian Nuhri en les remerciant chaleureusement. L'amitié qu'ils nous ont témoignée était extraordinaire et nous espérons qu'ils garderons un bon souvenir de notre passage. S'ils lisent ces pages un jour, nous les remercions encore.
Comme à l'accoutumée, il nous aura suffi de concevoir l'idée de camper ce soir pour qu'une grosse tempête ne vienne anéantir aussitôt nos plans. Nous roulerons finalement jusqu'à Téhéran et dormirons dans un très bon hôtel grâce à l'extrême compétence - amicale - de l'agence de voyage (Techtravel à Lausanne) à laquelle Diane, la mère d'Antoine, s'était adressée pour organiser la suite du voyage. Le directeur de l'agence, Monsieur Nafissy, nous a également organisé un rendez-vous le lendemain avec son frère afin que l'on puisse faire réparer notre démarreur capricieux.
Tôt dans la matinée Haleh et Réza Nafissy, couple de jeunes retraités, accompagnent Antoine chez leur garagiste dans des ruelles ombragées du nord de Téhéran où ils habitent. C'est l'occasion de discuter de la vie en Iran avant et après la Révolution islamique tandis que le mécanicien (de génie) reconstruit littéralement certaines pièces du démarreur qui s'étaient abîmées à l'usage. Au premier tour de clé, le moteur rugit! Antoine laisse éclater sa joie et Réza sourit de fierté pour son garagiste. La voiture est parée pour de nouvelles aventures! Pendant ce temps, Julia et les enfants ont pu constater que les habits offerts à la vente dans les centres commerciaux ne correspondent pas tous forcément aux préceptes islamiques. La tentation de vivre une vie normale, libérale, à Téhéran doit être forte. La ville est moderne et comporte de nombreux parcs très verts où il fait bon déambuler et flâner. La population est jeune et prend soin d'avoir une apparence branchée. Les coupes de cheveux sont assez ahurissantes: on sent dans les coupes asymétriques des garçons l'influence des mangas japonais tandis que les filles gonflent les mèches de l'avant en volume ce qui permet de cacher le foulard obligatoire en arrière. Hormis certains tchadors que l'on voit déambuler, il y a un réel effort pour porter le hejab le plus mal possible. Hormis la visite rapide du musée national qui comporte quelques chefs-d'oeuvre, nous passerons l'essentiel de notre temps à Téhéran à jouir de ses espaces verts où les enfants trouveront des jeux géniaux. Invités pour un très sympathique déjeuner chez les Nafissy, ils nous apprendront beaucoup sur l'histoire contemporaine de l'Iran.
Seule ombre au tableau, une loi du Président Ahmedinejad, qui interdit la fumée dans les lieux publics ; shisha incluse!