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TADJIKISTAN

Pendjikent - Iskander kul - Douchanbé - Kulyab - Kalaikum - Khorog - Wakhan - Pamir - Murghab - Karakul

 

Le Tadjikistan est un pays à part dans cette partie du monde que l'on appelait du temps des tsars ou de l'URSS, le Turkestan russe. En effet, contrairement aux autres pays qui forment cette partie du monde (Turkménistan, Ouzékistan, Kirghizistan et Kazakhstan), les Tadjiks ne sont pas de culture ni d'origine turciques mais persanes. Leur langue est un dérivé du farsi (iranien) et ils s'apparentent davantage aux afghans et aux iraniens. Il existe d'ailleurs une revendication tadjike sur Boukhara et Samarcande, majoritairement iranophones, qui ont été attribuées à l'Ouzbékistan voisin par Staline. Quoi qu'il en soit, notre projet est de nous rendre principalement dans le tiers du pays qui se situe à l'est et qui se nomme Province autonome du Gorno-Badakshan (GBAO). Topologiquement, cette région correspond au massif du Pamir (littéralement "toit du monde") au-delà duquel se trouvent les provinces chinoises du Xinjiang et du Tibet. Le Badakshan - aujourd'hui séparé en deux entre le Tadjikistan et l'Afghanistan voisin - est peuplé de pamiris ismaéliens dont le chef spirituel est le Prince Agha Khan. Ils pratiquent une langue commune, le pamiri, qui a autant de dialectes qu'on dénombre de vallées. Huit siècles après Marco Polo, nous traversons le Pamir en suivant le chemin qu'il avait emprunté.

 

PENDJIKENT - 6 et 7 juin 2009

Nous quittons Samarcande et le B&B Antica à la suite de Reto et des deux autres cyclistes belges qui se dirigent comme nous à la frontière tadjike. Nous les rattraperons avant d'y arriver et les retrouverons tous les trois plus tard dans la même pension à Pendjikent. Le passage d'Ouzbékistan au Tadjikistan se fait assez rapidement : le côté ouzbek est vide et les douaniers ne sont pas trop regardants; les tadjiks sont un peu plus procéduriers mais très pragmatiques - le douanier en charge de vérifer notre voiture déclare à Antoine que la fouille du véhicule est une procédure obligatoire mais lui demande combien il lui offre pour ne pas avoir à ouvrir le coffre ! 20 dollars! Affaire conclue. Nous entrons au Tadjikistan.


Nous retrouvons tous les cyclistes chez Niyozkul à Pendjikent, ce qui sera l'occasion d'un dîner sympathique dans la cour de la maison d'hôte. Le maître de maison sert en abondance de vodka les verres vides que ses toasts incitent à boire. Dries et Geert, que nous avions brièvement rencontrés la veille, sont partis de Tashkent à vélo et veulent rejoindre Almaty pour attraper un avion qui part le 27 juin. Ils comptent emprunter la même route que nous à travers le Pamir mais se sont laissés moins de temps que celui que nous avons prévu pour le faire en voiture! Nous sommes très sceptiques quant à l'intérêt de voyager avec une montre toujours à la main ainsi que de leurs réelles chances de réussite... Reto, quant à lui, hoche de la tête et refuse de les suivre dans leur rythme infernal...
Niyozkul s'enquiert de la suite de notre voyage dans le pays ; quand nous lui exposons notre volonté de faire prolonger nos visas pour ensuite voyager tranquillement dans le Pamir, il appelle sur-le-champ son fils qui travaille pour l'ambassade allemande à Duchanbé, la capitale. “Il a beaucoup de contacts dans l'administration et rend beaucoup de services à droite, à gauche ; il pourra sûrement vous aider”. Il raccroche et confirme que Nekschoh va pouvoir nous assister dans toutes les formalités et qu'il nous accueillera volontiers chez lui.
Les cyclistes partent de bon matin en direction de l'est tandis que nous allons nous promener dans les ruines de l'ancienne cité sogdienne de Pendjikent. On ne distingue que des fondations de terre et l'entrée du palais mais la vue est grandiose. La ville se trouve à l'entrée de la vallée, très large à cet endroit, et offre un panorama sur ce couloir qui se referme doucement, dominé par des sommets enneigés.


ISKANDER KÖL - 7 et 8 juin 2009

Nous nous mettons en route et prenons un peu de hauteur pour faire un pique-nique. Nous rencontrons Alexandre de Paris, voyageur solitaire à moto qui redescend du petit village d'Arthush vers lequel nous nous dirigions. Il a dormi dans le grand froid et la neige, ce qui nous fait craindre pour notre nuit à l'Iskander Kul, un lac d'altitude dans la même chaîne montagneuse, que nous avons prévu de rejoindre pour la nuit. Ce grand lac vert perché à 3000 mètres dans les montagnes est insoupçonnable dans ce paysage vertical. La montée dans la gorge est un festival de couleurs où les roches dessinent un relief vertigineux. L'arrivée est tout aussi impressionante : au sommet du col, les rochers tombent à pic dans une eau émeraude alimentée par un torrent déchaîné le long duquel les lacets du chemin descendent vers la rive. Seules à l'est et à l'ouest des grèves permettent de s'approcher du lac mais celles-ci sont occupées ; l'une par un camp de vacances et l'autre par la datcha (maison d'été) du président. C'est près de cette dernière que nous camperons, à l'étonnement des gardiens.
Un soleil brillant nous réveille dans un paysage superbe. Le calme est absolu. Les enfants sont ravis de jouer dans les bois et près de la petite rivière qui jouxtent le campement. Des allers et venues de voitures, de troupeaux d'ânes et de personnes commencent en début de matinée. La source qui jaillit de la roche toute proche fait visiblement l'objet d'un culte sacré dans la région car tous les passants viennent s'y recueillir, prier et faire leurs ablutions. Nous passons la journée à rencontrer des gens qui attendent patiemment une place dans une voiture pour les emmener dans la vallée malgré les nuages de mouches qui bourdonnent autour de chacun de nous. Nous aussi attendons que la route en travaux soit à nouveau ouverte à la circulation dès 18 heures. Au moment de partir, les deux femmes qui ont poireauté toute la journée devant nous dans l'espoir que nous les embarquions comprennent notre embarras: notre coffre est si plein qu'il n'a pas la place de contenir les sièges des enfants qui leur laisseraient un peu d'espace pour s'assoir. Par chance, arrive enfin une voiture vide dans laquelle elles embarquent !


Nous retrouvons la route principale qui remonte tout de suite vers un col à 3600 mètres. L'asphalte est toute lisse ; elle vient d'être refaite par les ouvriers chinois que nous croisons partout le long de la chaussée ramassant les éboulements perpétuels qui trouent le bitume. Mais la suite se transforme en épreuve : pour traverser la passe, nous devons emprunter un tunnel en construction long de 5 km qui n'a ni lumière, ni aération et des flaques de boue parfois assez profondes. Contents de ressortir face aux pics immaculés. Nous redescendons lentement vers Douchanbé dans un décor magnifique mais par un parcours très chaotique. Nous arrivons en début de soirée dans la ville où Nekschoh, sa femme et ses deux petites filles nous accueillent à bras ouverts.

 

DOUCHANBE - 9 et 10 juin 2009

L'hospitalité en Asie centrale n'est pas un vain mot : nous avons été reçus chez Nekschoh, le fils de notre hôte à Pendjikent, comme de véritables membres de sa famille. Nos enfants ont également trouvé des camarades de jeu auprès Shazorda et Benazir pour le plus grand plaisir de chacun. Duchanbé est une capitale avec un palais présidentiel et sa grande avenue, mais elle demeure une ville provinciale, voire un gros village. Toutefois, on ne manque pas d'y remarquer des voitures de luxe (!!) et des 4x4 de l'ONU circuler. Nous y faisons halte principalement en raison d'un malentendu à Tashkent: nos visas tadjiks nous ont été délivrés avec une date de sortie fixe, ce qui ne nous permettait pas de rester plus de 15 jours dans le pays. Nous n'avions ainsi aucune marge d'erreur sur le parcours que nous avions prévu d'effectuer, ce qui était très stressant; amener des petits enfants comme les nôtres à des altitudes oscillant entre 4000 et 4600 mètres sans pouvoir prendre le temps d'effectuer des paliers nous paraissait déraisonnable. Fort heureusement, Nekschoh et ses incroyables connections au sein du ministère des affaires étrangères nous obtiendront, en une journée, des prolongations de visas qui ne sont habituellement pas délivrées (sauf cas de force majeure). Nous ne le remercierons jamais assez pour son hospitalité et son aide précieuse.

Rassurés par le temps qui nous est à présent imparti, nous planifions notre itinéraire pour nous rendre dans le Pamir. Il y a deux routes et les deux sont en très mauvais état: la route du sud, par Kulyab, est longue et très sinueuse ; celle du nord, par Tavildara, est en très mauvais état mais plus directe. On ne nous laissera pas la choix : la route nord est fermée à la circulation parce qu'un ancien "basmachi" (guerilleros musulmans rebellés contre l'invasion bolchévique de la région) connu du pays et rallié aux talibans aurait bloqué la vallée avec son armée et tirerait à vue. Les autorités nient cette information en prétextant que l'asphalte est en train d'être refaite mais l'accès y est totalement interdit ! Ce que Michel et Nathalie, deux cyclistes rencontrés sur la route du sud, confirmeront de vive voix !

 

DOUCHANBE A KHOROG - 10 au 12 juin 2009

Nous choisissons donc l'option du sud et fuyons Duchanbé détrempée par un orage violent. La plaine se plisse très rapidement pour former des monts et des cols à franchir. Les sommets et les vallons sont agrémentés de superbes décors avant de s'arrondir sous la forme de champs dorés que l'on voudrait caresser. Nous arrivons à Kulyab en fin d'après-midi et prenons une chambre dans l'un des seuls hôtels de la ville. Le concierge nous prévient que l'eau n'est chaude qu'entre 19h et 21h. Ce sera probablement notre dernière douche avant plusieurs jours, nous voulons donc profiter de cette opportunité. Arthur va dans la salle de bain avec les serviettes de toilette et revient trempé en hurlant. Julia se précipite : il a arraché le tuyau du ballon d'eau chaude -heureusement pas chaude!- et un puissant jet d'eau continu a refermé la porte de la pièce ! Elle essaie donc de contenir l'inondation le temps qu'Arthur aille chercher Antoine et le concierge. Pendant ce temps, Balthazar crie derrière la porte, un peu perdu dans la panique. Nous changeons de chambre. A peine remis de nos émotions, Julia trempée va prendre une douche glacée. Mais en sortant, la porte en verre de la douche se brise sur elle en mille morceaux ! Heureusement le verre n'est pas trop coupant et elle s'en sort sans égratinure. Pas de douche pour les enfants.


Nous repartons de bon matin. Après le check-point, un col à 2000 mètres nous conduit dans une vallée à-pic et profonde à la terre rouge sang. Plusieurs voitures aux plaques de l'ONU nous dépassent sur les chemins boueux où nous avançons prudemment. On débouche alors sur une vallée très ouverte, apparemment creusée par un glacier. En face c'est l'Afghanistan. Après quelques torrents aux lits rocailleux, nous devons traverser un pont en métal vétuste qui ne nous inspire pas du tout confiance. Puis une rivière dont le courant emporte le lit boueux. La voiture passe sans problème. Nous contournons une épaule et dès cet instant, les montagnes se referment sur nous et le chemin défoncé qui longe la rivière Pianj. De l'autre côté, les hameaux afghans esseulés sont reliés entre eux par un sentier de pierres qui emprunte les pires détours du relief. C'est très impressionnant de voir les hommes y mener ânes et chèvres. Parfois nous croisons de jeunes militaires en service du côté de notre route. Souvent nous devons franchir la pente raide des éboulements à peine tassés qui encombrent la piste ou encore traverser des torrents déchaînés. Les rares plages d'herbe où l'on s'arrêterait volontiers pour déjeuner sont encore minées. Malgré les invitations répétées de travailleurs reposés sur leur pelleteuse à partager leur repas, nous continuons notre route, impatients d'en finir avec ce parcours de 4x4 menacé d'éboulement. Le check-point qui marque l'entrée du Gorno-Badakshan s'ouvre aussi sur une asphalte lisse jusqu'au village de Kalaikum où nous passerons la nuit.

Cette bourgade encaissée entre trois vallées est en fait un point assez stratégique car il est au carrefour des routes pour entrer ou sortir de la région. La famille nombreuse qui nous loge habite une maison charmante au bord du torrent. On nous met une pièce à disposition mais on ne nous invite pas à sortir dans la cour pour partager du thé ni même le diner qu'on nous sert avant 18h. Notre présence gène visiblement les hommes qui reçoivent des invités. Le père contacté par Nekschoh a dû se sentir obligé de nous recevoir. Cependant l'ambiance est mavaise et nous ne traînons pas pour nous remettre en route.
Les vallées sont plus habitées et nous traversons souvent des villages - îlots de verdure avec leurs potagers et leurs cultures dans ce paysage déjà aride. Nous remontons toujours la Pianj de l'autre côté de l'Afghanistan. La zone est encore beaucoup minée ; nous croisons quelques militaires mais aussi des démineurs au travail - effrayant ! En parcourant le chemin, on comprend pourquoi cette région reste isolée. La route qui sillone ces vallées est par endroits très escarpée dans la roche et les éboulements sont fréquents. Selon le lieu du glissement de terrain, la route peut être coupée longtemps à toute circulation. Côté afghan, nous apercevons des hommes accrochés à la falaise creuser la paroi effondrée et recréer un sentier dans l'avalanche de pierres. Plus loin, vers Ruchan, la vallée s'ouvre complètement sur le fleuve qui s'élargit pour constituer un lac tranquille aux reflets pourpres. Des plages de sable gris totalement lisses contrastent vivement avec les mouvements chaotiques des roches. Les montagnes ne se refermeront plus jusqu'à Khorog où nous débarquons après six heures de route. La ville dort à la jonction de trois vallées à 2200 mètres d'altitude ; nous apercevons l'ouverture vers celle de la Wakhan, notre chemin vers des mondes inconnus. Le ciel est dégagé et s'ouvre sur des monts enneigés. C'est grandiose d'être arrivé là. En plus les enfants ont été des anges de patience.

 

KHOROG - 13 juin 2009

Pour une fois, nous sommes présents le jour du marché et aujourd'hui samedi se tient un petit marché afghan à l'entrée de la ville ; les Afghans traversent le pont accompagnés des douaniers et viennent déballer leurs produits dans une cour fermée et surveillée. C'est l'occasion d'acheter leur couvre-chef typique mais surtout de les rencontrer. Les hommes enturbannés sont beaux dans leurs habits traditionnels. Ils détonnent des Tadjiks en survêtements... La plupart regardent les enfants (qui eux aussi détonnent avec leurs cheveux blonds!) avec étonnement et nous questionnent amicalement. Ce moment est un merveilleux voyage qui nous emplit de nostalgie pour un pays que nous ne connaissons pas... drôle de sentiment. Qui sait si peut-être un jour...?
Nous trouvons dans la ville le plus beau parc de jeux pour enfants d'Asie centrale. On se croirait dans un parc de Genève, et pour cause, l'Agha Khan qui aide au développement du Gorno-Badakshan habite là-bas ! L'université ici est très renommée et les Pamiris ont la réputation d'être les plus éduqués de cette partie du monde. Sa fondation est très centrée sur l'éducation et la santé. Nous rencontrerons plusieurs personnes travaillant pour celle-ci dans différents départements.

 

CORRIDOR DU WAKHAN - 13 au 16 juin 2009

Sur de nombreux conseils, nous allons voir à Garm Chashma des sources d'eau chaude dans lesquelles on peut se baigner. Mais l'expérience est un peu décevante : l'eau sulfureuse est trop chaude et les enfants rougissent instantanément comme des écrevisses. Ce bain nous épuise tous et nous rentrons dans une maison vide où un voisin nous loue une chambre. Un couple loue celle en face de la nôtre, situées toutes les deux sous le toit tandis que les autres pièces restent closes. Nous pouvons cuisiner mais dans des conditions vraiment rudimentaires et dormons dans une chambre glacée par les courants d'air. L'habitation est fantômatique et nous quittons les lieux dès que possible pour nous enfoncer plus au sud vers la vallée du Wakhan.
A l'entrée d'un village, un groupe nous arrête en hurlant que la route est bloquée et nous force à reculer. Nous ne comprenons pas ce qui se passe ; ils ont l'air affolés et nous montrent la rive afghane en faisant de grands gestes d'explosion. Plusieurs d'entre eux surveillent l'autre côté aux jumelles et nous font signe d'attendre. Le calme revient petit à petit. Les villageois nous questionnent et nous comprenons enfin que les Afghans sont en train de creuser une route à l'explosif. A cet endroit, la nôtre s'insinue dans un goulet étroit d'où nous pourrions recevoir des projectiles. Une explosion violente retentit et enfume complètement la village par lequel nous contournons le danger.


Jusqu'à Ishkachim, la dépression reste étroite mais aussitôt le coude amorcé, le ciel prend plus d'ampleur et offre une vue imprenable sur l'Hindou Kouch. Comble de surprise, nous rattrapons alors Dries et Geert, les deux cyclistes que nous avions quittés à l'Iskander Köl sept jours plus tôt ! Il est vrai qu'ils ont pris un 4x4 qui les a mené en 24h de Douchanbé à Khorog mais nous sommes stupéfaits par leur rapidité !
A la recherche de pain dans le bazar désert de la ville, un homme mène Julia droit dans l'antre de la boulangerie; au milieu des sacs de farine, elle attend avec la femme et sa fille que la fournée soit cuite. Le dialogue s'ouvre à demis mots mais la frustration reste grande de ne pouvoir échanger plus. Nous repartons avec des pains chauds pour notre pique-nique sur des roches lisses et violettes face à l'Hindou Kouch. Plus loin, une dune grise ensable un village et les rives de la Wakhan. Paysage étonnant qui adoucit les pentes raides et ravinées. Nous nous arrêtons pour demander notre chemin auprès d'une voiture en panne. Ils ont besoin de diesel. Nous essayons en vain de siphonner nos réservoirs. Pas rancunier, le vieux nous invite chez lui dans un ville lointaine de la vallée et nous indique la direction pour monter à la forteresse de Yamchun. Assise au bord de la falaise, elle domine la Wakhan de 500 mètres d'altitude. Nous éviterons les sources d'eau chaude de Bibi Fatima réputées sacrées... A la descente, un panneau "HOMESTAY" nous arrête. Le jeune garçon de la famille repeint les murs à la chaux quand nous lui demandons si l'on peut passer la nuit chez eux. Les membres de la famille sont souriants et chaleureux et nous accueillent malgré leur pièce en rénovation. La grand-mère embrasse Arthur et Balthazar amusés par les agneaux dispersés devant l'entrée. Nos hôtes ne parlent pas russe et à peine tadjik, la conversation est difficile. Leur maison agencée selon la tradition pamirie surplombe la vallée. La vue est superbe depuis le potager qui l'entoure, traversé par un petit torrent glacé où nous nous lavons. Le dîner que l'on nous sert est un festin royal et notre couche très confortable. La lumière qui nous réveille est douce et la matinée au soleil en leur compagnie est un délice. Nous faisons dons de plusieurs habits, ce qui enchante notre hôtesse.


Un bruit suspect attire notre attention juste après notre départ. Un "silent block" s'est brisé et ne retient plus l'amortisseur avant gauche. Nous sommes en possession d'une pièce de rechange mais elle n'a pas l'air de correspondre et nous ne voulons pas tenter une réparation de fortune qui aggraverait notre cas. Dans le village proche de Yam, nous cherchons le calendrier solaire élaboré par Mubarak Whaki, ascète soufi, surtout poète et scientifique, ayant vécu à la fin du XIXème siècle dans la vallée. Le gardien du musée est aussi professeur de russe et ouvre sa maison aux voyageurs. Il nous convie pour un thé mais c'est un vrai repas qui arrive sur la table. Nous sommes obligés de faire honneur à ce deuxième déjeuner de la journée pendant que les enfants mettent la pièce sans dessus-dessous avec leurs jeux. Puis direction Lyangar, commune au pied de la passe qui grimpe vers le haut plateau du Pamir. Nous constatons qu'un deuxième "silent block" d'amortisseur a cédé à l'arrière. Il faut dire que les routes du Tadjikistan les mettent à rude épreuve... Il n'y a évidemment pas de mécanicien ici, nous reportons maintenant notre espoir sur Murghab. Nous sommes logés chez Paichanbé pour la nuit. La cour rassemble plusieurs maisons qui réunissent leur nombreuse famille ; elle possède également un potager et un petit torrent où l'on lave la vaisselle, les mains et parfois les dents ?!

 

HAUT PLATEAU DU PAMIR - 16 au 19 juin 2009

La nuit froide nous jette hors du lit assez tôt pour entamer l'ascension du col. La route monte raide en direction du brouillard. Nous faisons nos adieux à la Wakhan en apercevant au loin une caravane de chameaux de Bactriane, dernier signe de l'Afghanistan. Pour atteindre le haut de la passe à plus de 4300 mètres, nous grimpons dans des paysages de plus en plus désolés où quelques âmes (certainement damnées) errent dans ce décor aux reflets sulfureux. Le check-point de Karguch se réduit à une barrière et deux bâtiments dans un vallon. Tout de suite après nous rattrapons Dries et Geert sur leurs vélos, toujours aussi motivés et courageux. Nous les laissons derrière. En haut de la passe, la neige est proche et le froid assez vif. La route étroite sillonne entre des blocs de rochers massifs. Sur l'autre versant, une tempête menace. Nous croisons la route d'un couple de cyclistes quinquagénaires partis de Bangkok. Encore des courageux ! Enfin nous gagnons l'asphalte de la M41 et le haut plateau balayé par le vent. Les deux cyclistes belges nous raconteront avoir presque pleuré en arrivant ici tellement la descente avait été difficile : ils ont malheureusement essuyé la tempête de grèle et de neige sur le chemin chaotique de la descente.
Nous quittons aussitôt le confort lisse du bitume et attaquons le peu de kilomètres qui nous séparent de Boulounkoul sur de la piste en "tôle ondulée". Le temps est très menaçant à notre arrivée. Ce village de pêcheurs qui jouxte le Yashi Kul serait le site le plus froid du Pamir ! En effet, la température est proche de zéro degré et nous sommes le 16 juin ; les habitants auraient le plaisir d'y (sur)vivre par des -60° en hiver ! Nous allons nous réfugier autour du poële dans lequel brûle le crottin séché - il n'y a pas de bois ici. Les lacs environnants fournissent du poisson aux habitants et des troupeaux de yaks paissent dans les marécages autour du village. Rien ne pousse dans ce désert salé balayé par des vents violents. Néanmoins la communauté compte au moins cent personnes et - étonnement - beaucoup de jeunes gens. Il est vraiment difficile pour nous de comprendre ce qui les retient ici. Les conditions de vie sont si rudes!


En route vers Murghab. Le plateau est très vaste mais les pics enneigés emmurent le désert dans lequel nous avançons. L'environnement change continuellement de manière abrupte comme si nous passions d'une saison à l'autre : tantôt dans un désert de rocs blanchis par la neige, tantôt des plaines herbeuses puis une vaste dépression de sable... Fascinante nature qui plisse la roche dans tous les sens offrant à la vue une merveilleuse palette de couleurs minérales. A l'approche de Murghab, notre émotion est vive : les cimes que nous apercevons sont la frontière de la Chine, à à peine quelques kilomètres de là; de l'autre côté s'étend le Xinjiang et ses dunes. Et nous sommes arrivés jusqu'ici avec notre voiture... A Murghab, nous nous sentons vraiment loin : sans constituer le point le plus à l'est de notre voyage, le haut plateau du Pamir et son chef lieu seront les contrées les plus reculées vers lesquelles notre route nous aura menés ; aux frontières de la Chine, de l'Afghanistan et du Pakistan tous proches. La route aura été dure quelquefois.


Nous trouvons un mécanicien qui remplace les "silent blocks" de nos suspensions épuisées par les cahots. La moitié de la population est ici kirghize. Les visages s'arrondissent et les yeux se brident. Quelques yourtes sont plantées de manière permanente parmi les maisons .Il y a ici un bazar aux maigres étals mais la "ville" est une étape incontournable au croisement de deux routes importantes menant respectivement vers le Kirghizistan et la Chine. Du coup, tous les voyageurs convergent ici. Dans notre pension nous rencontrons Rita et Madavi -la mère et la fille - deux voyageuses indiennes de New Delhi qui avaient repéré notre voiture à Boukhara. Le motard autrichien que nous avions croisé à Boulounkul est là également qui projette avec un belge un itinéraire dans les hautes montagnes à la frontière de l'Afghanistan, loin des sentiers battus. Le dîner sera sympathique et nous écoutons avec plaisir les récits d'Inde d'autres voyageurs expérimentés et nous amusons des commentaires sans concession des deux indiennes. Chacun espère que le "sauna" fonctionne; les occasions de se laver sont si rares dans le Pamir. Et, au petit matin, quel délice de se savoner à l'eau chaude!


Nous ne nous attardons pas inutilement à Murghab et reprenons la mythique "M41". La beauté des paysages va crescendo. Nous recroisons Dries et Geert, les cyclistes belges, qui font preuve d'un courage et d'une tenacité exemplaires pour tenir leur programme (démentiel) sur cette route éprouvante. Il n'y a quasiment plus rien ici et puis, soudain, un berger et ses bêtes qui parcourent l'aride plateau à la recherche d'une hypothétique tâche herbeuse. Le plancher, perché à plus de 4000 mètres d'altitude, est brulé ocre et rouge; les pics alentours acérés et vertigineux. Sur une centaine de kilomètres, une barrière de fils barbelés dessine au bord de la route les contours de l'inhospitalière frontière chinoise. Sans prévenir, la M41 suit une pente assez douce jusqu'à 4'400 mètres d'altitude puis grimpe abruptement à 4'655 mètres, le point le plus élevé de notre voyage. Depuis le col spectaculaire, nous plongeons en direction d'une vallée désertique encerclée de glaciers impressionnants. Nous y faisons halte et sommes seuls au monde. Un monde de roche, de glace et de vent.


Nous poursuivons notre chemin jusqu'à ce que nos yeux soient éblouis par la splendeur époustouflante du lac Karakul qui se dévoile à mesure que nous l'approchons. En kirghize, "Karakul" signifie Lac noir. Le nom décrit mal le camaieux de verts qui nous est offert lorsque nous arrivons dans le village éponyme, mais dévoile sans doute le caractère plus sombre du lac lorsque soufflent les vent tempétueux des mois hivernaux: le climat est tel ici que rien ne survit dans ses eaux salées. Les hommes rencontrés ici - tous kirghiz - sont tanés par le soleil et la glace, et ce dès leur plus jeune âge. La beauté des lieux nous hypnotyse. La fameuse Pamir Highway finit en apotéose...

 

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